Discours d’installation de Christophe HABAS, Grand Maître, Président du Conseil de l’Ordre

Discours d’installation de Christophe HABAS,

Grand Maître, Président du Conseil de l’Ordre 

Très Respectable Frère Président, Dignitaires au Debhir,
Mes Très Chers Frères qui m’avez précédé dans de cette fonction,
Vous tous mes Frères et mes Sœurs délégués,

Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.

Je crois en effet que, dans les tourments qui frappent aujourd’hui notre société, la Franc-Maçonnerie peut être l’instrument pacifique et salvateur du progrès, de la raison et de la concorde. Je crois que cette institution tricentenaire, initiatique, philosophique, philanthropique et progressive peut en effet apporter la voix distanciée, la voix réfléchie, la voix de la raison.


Institution initiatique, la Franc-Maçonnerie est tissée de rites et de symboles, pas simplement dans le cadre d’une solennisation du moment, pas simplement dans le cadre d’une esthétisation du vécu, pas simplement dans une discipline du corps et de l’esprit, mais également parce qu’elle institue un lieu de dialogue où nous cultivons les vertus de la bienveillance, de la confiance et du respect, dans un monde où les passions tristes, comme disait Spinoza, celles de la rivalité, de la concurrence, de l’orgueil, du consumérisme et de l’utilitarisme prévalent.
Je crois que notre institution initiatique peut être le vecteur d’une sociabilité qui contrebalance la dissolution du lien social, l’atomisation des individus. Je crois qu’elle renoue ainsi avec les vertus de cette Franc-Maçonnerie qui, le 24 juin 1717, peut-être sans encore savoir très exactement que l’institution allait s’étendre mondialement, qu’est la Franc-Maçonnerie aujourd’hui, était déjà une société de bienveillance, de bienfaisance, un creuset où tous ceux qui s’étaient affrontés politiquement ou religieusement pouvaient se retrouver.
Puisque nous allons fêter cette année le tricentenaire de la maçonnerie, il ne s’agira pas simplement de commémorer l’origine historique d’un mouvement aujourd’hui mondial, dont nous sommes en partie les dépositaires et les vecteurs, mais il s’agit aussi de montrer la pertinence de ce que le lien initiatique peut apporter dans une société déchirée.
Oui, nos Loges sont l’exemple d’une contre-société, d’une société où s’allient à la fois le respect de la liberté et l’action collective, d’une société initiatique, mais aussi philosophique ayant adopté comme valeurs cardinales l’humanisme et la République.

Mais que faut-il entendre par humanisme ? S’agit-il simplement de dire le caractère originellement irréductible de la condition humaine, fragile et finie ? Nous naissons, nous souffrons, nous mourrons ?
S’agit-il de dire simplement que nous sommes, comme disait Aristote, des animaux politiques, c’est-à-dire que nous n’existons jamais seuls, mais toujours dans la relation qui nous lie à l’autre ?
S’agit-il de dire de manière plus rousseauiste qu’il n’y a pas d’essence humaine, mais que nous sommes perfectibles et que l’être humain se définit par le dépassement de soi ?
Cela pour vous dire que nous ne pouvons pas rester sur une position incantatoire en appelant ici ou là ces valeurs d’humanisme sans chercher à redéfinir ce que nous entendons par là.
Aujourd’hui, cela a été rappelé, nous ne sommes déjà plus dans l’humanisme. Le transhumanisme, cette idée que nous pouvons hybrider l’homme et la machine, que nous pouvons décupler les potentialités mentales et physiques du sujet, nous amène à redéfinir de fond en comble ce qu’est l’humanisme. Nous ne pouvons pas ne pas être dans la réflexion de ces mouvements qui traversent la société. Nous ne pouvons pas laisser les sciences et les techniques en dehors de notre réflexion car elles concourent aujourd’hui à refaçonner en profondeur l’être humain.
Il est donc important que dans la réflexion que nous aurons cette année nous intégrions cette dimension fondamentale, philosophique de la compréhension de ce qu’est l’humanisme. Institution initiatique, philosophique, qui à la fois défend l’humanisme et la République, la République indivisible, la République laïque. La laïcité constitue ce principe fondamental, juridique et constitutionnel, ce principe qui nous est si cher de la laïcité, c’est à dire de la neutralité confessionnelle de l’État, mais faut-il rajouter corrélativement la neutralité politique des religions qui fait que la laïcité n’est pas contre les religions, elle est une a-religiosité.
La laïcité ce n’est pas le discours interreligieux, quelque louable qu’il soit. La laïcité ce n’est pas une valeur révocable par une autre valeur, une philosophie concurrencée par d’autres philosophies. La laïcité correspond à un principe fondamental qui nous permet d’instaurer un espace de délibération publique où tous et toutes, à égalité, nous pouvons travailler à ce qui fait l’essence de la République sans que personne ne puisse se prévaloir d’une autorité supérieure aux autres, c’est-à-dire au bien commun.
La République sans bien commun n’est pas la République. Ce bien commun, la justice, l’égalité, la prospérité matérielle, l’accomplissement intellectuel doivent guider notre action. La laïcité constitue la valeur, valeur pour nous, valeur de cœur, valeur d’esprit qui permet de garantir la fondation de cette République. Mais il faut prendre garde, la laïcité est une laïcité d’intégration et d’émancipation et non pas la laïcité identitaire et xénophobe du Front National qui a récupéré ce principe pour masquer ce qui n’est jamais qu’un racisme dirigé contre l’Islam, contre les Islam, dans une volonté d’essencialisation dangereuse qui ne connaît pas la réalité historique et sociale de cette religion.
Par conséquent, il nous faut dénoncer vigoureusement ce dévoiement de la laïcité. Il nous faut également dénoncer les différencialistes qui essaient d’affaiblir, d’édulcorer, d’adjectiver la laïcité qui représenterait le reliquat d’un impérialisme, d’un néocolonialisme et qui figent des identités des peuples au lieu de leur donner parfois la possibilité de s’émanciper.
Il nous faut défendre cette laïcité face aux communautarismes, qu’ils soient fondamentalistes par un retour du religieux dans l’organisation sociale de la société, souhaitant obtenir une différence de droits, ou qu’ils soient intégristes, souhaitant par l’idéologisation politique implanter un régime ou un système théocratique de toutes religions. Car il ne faut pas oublier que la laïcité est un rapport de force, que rien n’est jamais acquis. Aujourd’hui, nous mesurons en effet la nécessaire mobilisation inflexible pour défendre ce principe de cohésion nationale et d’émancipation des esprits. Il ne faut pas céder, comme certains politiques y seraient parfois enclins, au clientélisme qui amènerait de petits accommodements aujourd’hui et de grands remaniements demain.
Il nous faut également prendre garde. Bien des atteintes à la laïcité viennent de plus en amont. Défendre la laïcité ne nous exempte pas d’un diagnostic général sur les maux qui affaiblissent aujourd’hui le lien social. Il faudra prendre garde aussi à ne pas faire de la laïcité le remède universel qui pourrait guérir ces maux-là.
Il nous incombe de conduire un travail fondamental de pédagogie, d’explicitation, de défense de la laïcité et de rappel à nos élus de ce qu’elle n’est pas et de ce qu’elle doit être.
Cette laïcité, disais-je, est cette organisation qui permet de travailler ensemble, à égalité, à l’établissement du bien commun. Mais ce bien commun, que peut-il être à l’heure d’une mondialisation concurrentielle, à l’heure des replis identitaires, à l’heure des replis nationalistes, à l’heure où une Europe n’est plus qu’un fédéralisme technocratique et ultralibéral, à l’heure où l’extrême-droite progresse, à l’heure où les crises paupérisent les peuples, à l’heure d’une crise de la représentation politique, où les partis ne constituent plus que des instruments à promouvoir ici ou là des candidats dans l’indigence parfois affligeante des discours et des engagements, à l’heure où globalement une idéologie égalise l’ensemble des visions politiques, à l’heure où l’ultralibéralisme devient la référence absolue, incontournable, fatale et pour ne pas dire religieuse ?
La dépolitisation, à l’origine d’une crise des valeurs politiques, à l’origine d’une crise des engagements, se fonde sur cette économisation des esprits. L’économie a effacé le politique pour se substituer aujourd’hui au religieux. L’économie est devenue ce fait total social, pour parler comme Mauss, qui organise toutes les dimensions de la vie sociale et politique. On comprend alors pourquoi ces valeurs tristes s’infiltrent dans la société, pourquoi ces passions tristes s’infiltrent dans l’imaginaire de tous, parce qu’à travers la fétichisation de la marchandise, à travers la marchandisation des relations sociales, l’idée que l’individu n’est plus un individu responsable, libre, acteur de son devenir devient un automate qui produit ici et consomme là-bas. Et encore ! Produit ici lorsqu’il a la chance d’avoir un travail. On n’ose même plus dire un métier tant il existe également une dévalorisation de ce qui devrait être l’oeuvre d’une vie, au point qu’il nous faut aujourd’hui penser la maladie au travail nécessaire, mais sans oublier que la reconnaissance de cette maladie au travail ne doit pas nous dédouaner d’une action politique pour qu’elle ne se produise pas.
Vous voyez d’une certaine manière comme tout se boucle. Economisation des imaginaires, dépolitisation, repli sur soi, sur des valeurs utilitaristes, sur l’égoïsme, rupture du lien social, concurrence, rivalité, violence, effondrement des institutions, effondrement de la représentativité. Cela montre que tout cela fait système et nous ne pouvons pas penser
l’ensemble de ces problèmes sans les relier à travers la vision philosophique implicite antihumaniste qui traverse notre société contemporaine.
C’est la raison pour laquelle nous allons relancer les chantiers de la République, les engagements humanistes, peut-être sous une autre dénomination, dans la continuité assumée et revendiquée du travail accompli pendant ces trois ans par notre immédiat passé Grand Maître. Ceci fera au passage que cette année de mandature sera la quatrième année d’un mouvement et que l’équipe qui m’entoure, qui survivra à cette année de mandature, du moins je l’espère, se fera la vectrice de ce projet. Je crois qu’il est important de ne pas identifier forcément la mission du Grand Orient à l’éphémère Grand Maître, mais au projet transmis dans une durée longue et non pas dans une durée courte d’une mandature, ce qui assurera la continuité, la visibilité de notre politique obédientielle au service d’une pensée critique, d’une pensée réfléchie, d’une pensée radicale, d’une pensée novatrice.
Oui, nous ne pouvons plus aujourd’hui être dans l’urgence d’une année marquée par des élections présidentielles et législatives qui vont amener à la lumière les fractures sociales et idéologiques, avec une montée de l’extrême-droite, pas simplement d’un parti mais dans une extrême-droitisation des esprits où le thème de l’extrême-droite, par la porosité morale, traverse aujourd’hui l’ensemble des partis politiques.
C’est la raison pour laquelle il nous faudra, nous Grand Orient de France, avec les Obédiences amies, non pas nous impliquer de manière partisane, garantissant ainsi une totale indépendance de notre esprit et de notre parole, incarner ce pôle immuable de la pensée humaniste centré sur la dignité de l’homme, de l’être humain : l’Homme doit être une fin et non un moyen, dans les ruptures qui vont aujourd’hui se réaliser, se concrétiser, se conforter dans notre société.
Aussi, nous ne pouvons pas être simplement une maçonnerie de la contemplation passive des choses, de l’air du temps. Nous ne pouvons pas être simplement une maçonnerie de l’incantation en disant : “oui, nous sommes pour l’humanisme, oui nous sommes pour l’Europe, oui nous sommes pour les Lumières”. Il nous faut véritablement penser radicalement, remettre sur le chantier ces notions. Nous ne pouvons être une maçonnerie de la ratiocination, mais il est impérieux d’incarner une maçonnerie de l’engagement, une maçonnerie de la réflexion critique, une maçonnerie de l’émancipation et de l’innovation.
La société évolue vite, elle ne nous attendra pas. La première des conditions, vous l’aurez compris, c’est déjà de faire la révolution dans nos esprits, comme disait Serge Latouche, de décoloniser notre imaginaire pour apprendre à voir et à dire le monde différemment.
C’est la raison pour laquelle, là encore, sur ces chantiers de la République, nous essaierons de faire intervenir non pas les porte-paroles des vulgates habituelles, ces experts qui nous confisquent la parole, qui à force de citations et d’autocitations rendent fatal le système mortifère qui est aujourd’hui le nôtre, mais nous essaierons justement de donner la parole à celles et à ceux qui nous aideront à penser le monde différemment.
C’est ainsi, j’espère, que la Franc-Maçonnerie, face à ces périls, deviendra l’instrument pacifique et salvateur de la raison, de la concorde et du progrès au service d’une société plus conviviale, plus fraternelle, plus laïque et somme toute plus humaine.
Cette parole qui doit être la nôtre ne peut se limiter aujourd’hui à la France. Bien sûr, dans cette mission, toutes les Loges seront mises à contribution : Loges métropolitaines, Loges ultra-marines car le cœur vivant de la maçonnerie c’est vous, c’est nous tous ensemble qui devons porter cette réflexion critique et novatrice pour réinstituer de nouvelles Lumières.
Mais il faudra dans notre politique internationale en Europe, également en Amérique Latine, en Afrique, ne pas simplement nous cantonner à des traités d’alliance, à des rencontres fraternelles, mais penser en commun le devenir d’un monde qui va mal et nous enrichir d’autres modèles que ceux que nous portons nous-mêmes, d’autres sociétés qui, tout en partageant nos valeurs, veulent se développer différemment. Cette politique internationale sera au cœur de l’action de cette année.
Voilà en quelques mots ce que je tenais à vous dire.
Nous, Francs-Maçons, nous ne nous résignons pas, nous ne croyons pas en la fatalité du monde. Nous croyons en la liberté et aujourd’hui, où tant de périls nous cernent en France et ailleurs, il importe que nous puissions nous rassembler, que nous puissions penser un monde nouveau et que nous préparions ainsi l’avènement d’une République universelle, que nous retrouvions le souci du bien commun, que nous sortions du confort de nos habitudes et de nos routines et que nous cessions cette incantation permanente de nos valeurs pour les remettre sur le chantier, pour les défendre fermement et résolument et faire ainsi que de nos discours une action féconde naisse.
Alors, mes Frères et mes Sœurs, un an c’est bien court, il est donc temps de se mettre à l’ouvrage.
J’ai dit.

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