« Se référant à l’esprit de Briand plutôt qu’à celui de Combes »…

« Se référant à l’esprit de Briand plutôt qu’à celui de Combes »…

Par Géplu dans ContributionsDans le communiqué commun des huit obédiences ayant rencontré le Président Macron mercredi soir, il est dit que celui-ci « a indiqué » que pour lui « il doit bien y avoir un lien de l’État avec chacune des religions et avec chacune des conceptions philosophiques, se référant à l’esprit de Briand plutôt qu’à celui de Combes. »
Soucieux de bien comprendre ce que le Président voulait dire, j’ai demandé à Samuël Tomei, docteur en histoire contemporaine de l’Institut d’études politiques de Paris, ancien rédacteur en chef et toujours membre du Comité de rédaction de la revue « Humanisme », auteur d’une thèse sur Ferdinand Buisson « Protestantisme libéral foi laïque et radical-socialisme » soutenue en 2004 (prix de thèse de l’Assemblée nationale la même année) et auteur avec Sylvie Brodziak du remarqué « Dictionnaire Clémenceau » ce que cette déclaration lui inspirait… 

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Il semble que le pouvoir en place introduise un clivage artificiel entre Combes et Briand, artificiel car fondé sur une fausse image de Combes ; c’est un autre clivage qui devrait être mis en avant.

On fait à tort passer Emile Combes pour un anticlérical antireligieux, lui-même se disant philosophe spiritualiste (sa thèse de doctorat porte sur saint Thomas d’Aquin ; il est par ailleurs médecin) – réputation due au fait qu’il a lutté avec une grande fermeté contre les congrégations non autorisées qui, pour les républicains, loin d’être des associations comme les autres, constituaient autant de phalanges inféodées à la Rome papale et donc échappant à la souveraineté nationale – Clemenceau (comme Buisson) plaident eux aussi pour l’élimination des congrégations, d’abord parce qu’elles n’ont pas d’existence légale depuis 1790, ensuite parce qu’elles sont des « sociétés d’asservissement mutuel », selon Clemenceau qui ajoute qu’il n’y a pas de liberté de l’esclavage mais la liberté ou l’esclavage. Cette hostilité à l’encontre des congrégations, la suppression de l’enseignement congréganiste et la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican en 1904 (si c’est ce « lien » qu’il s’agit de « réparer », pour reprendre les mots du président Macron aux Bernardins, réparé, il l’a été dès 1921…) ne suffisent pas à faire de Combes un anticlérical antireligieux. Ne déclare-t-il pas, le 26 janvier 1903, à la tribune de la Chambre, qu’en matière d’éducation morale, on ne saurait effacer d’un trait de plume quatorze siècles de christianisme ? Soulignant : « En ce moment, les idées morales telles que les Eglises les donnent – et elles sont les seules à les donner en dehors de l’école primaire – [sont] des idées nécessaires. » Déclenchant de vives déclamations à gauche et les applaudissements du centre et de la droite… Est-ce ce Combes-ci, qui ne s’est jamais renié sur ce point, que dénoncent les anti-laïcards ? En outre, Emile Combes n’était pas favorable à la séparation des Eglises et de l’Etat, il entendait que par le concordat l’Etat continue de contrôler la nomination des évêques. Ce n’est qu’en septembre 1904 qu’il s’est converti à la Séparation, quand elle est devenue (en grande partie grâce à son action) inéluctable. Mais la séparation qu’il souhaitait donnait malgré tout à l’Etat des moyens de contrôler le clergé, si bien que Clemenceau a raillé ce « concordat sans le pape » : « Pour résumer le système de M. Combes en un mot, que propose-t-il ? Le pire » car défendant « une union plus étroite, plus rigide encore que par le passé des deux puissances ». De fait, le projet Combes sera mis au panier par la commission, à la Chambre, chargée d’examiner les propositions de séparation des Eglises et de l’Etat – il n’y a donc pas eu de confrontation entre Combes et Briand -, commission présidée par le radical-socialiste Ferdinand Buisson et dont le rapporteur n’est autre que le socialiste Aristide Briand.

Le clivage qui a le plus marqué sans doute les républicains est-il celui concernant l’article 4 du projet de loi de séparation, qui prévoit que les biens ecclésiastiques seront dévolus aux associations cultuelles prévues à cet effet, associations qui se conforment « aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice ». Disposition qui, aux yeux de Clemenceau mais aussi de Ferdinand Buisson, revient à reconnaître de fait la hiérarchie de l’Église catholique et à donner à l’évêque, soldat de Rome, toute autorité sur la constitution desdites associations. Quand le Sénat examine à son tour le texte, Clemenceau prononce à la tribune, le 23 novembre 1905, un réquisitoire contre ce dispositif quand bien même il a été nuancé par l’adoption d’un article donnant une certaine latitude au juge en cas de litige.
Clemenceau vote néanmoins la loi, une imperfection, fût-elle de taille, n’invalidant pas l’ensemble. Dans l’esprit de Briand et Jaurès – qualifiés pour l’occasion de « socialo-papalins » (« Si Grégoire VII pouvait sortir de la tombe, je ne serais pas surpris que l’idée lui vînt de canoniser Jaurès » (Clemenceau). ) –  il s’agissait de se concilier la droite cléricale menée par Albert de Mun – grâce à laquelle, contre quelque 200 députés républicains, l’article 4 a été adopté : « […] guérite de gauche, guérite de droite, M. Jaurès et M. le comte de Mun montent la garde à la porte du Vatican pour empêcher la Révolution d’y introduire la liberté. (Rires et applaudissements à gauche.) » (Clemenceau au Sénat, id). Peine perdue, le pape, décidément hostile à la Séparation, refuse la constitution des cultuelles et, au lieu de l’apaisement escompté, les fidèles organisent la résistance aux inventaires des biens dans les églises. Rappelons qu’on peut lire dans l’encyclique Vehementer nos, donnée par Pie X le 11 février 1906, que l’Eglise « est par essence une société inégale, c’est-à-dire une société comprenant deux catégories de personnes : les pasteurs et le troupeau, ceux qui occupent un rang dans les différents degrés de la hiérarchie et la multitude des fidèles ; et ces catégories sont tellement distinctes entre elles, que, dans le corps pastoral seul, résident le droit et l’autorité nécessaires pour promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de la société. Quant à la multitude, elle n’a pas d’autre devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs ».
Par une ironie du sort, c’est Aristide Briand, ministre des cultes, et Georges Clemenceau, ministre de l’intérieur, qui, en 1906, vont devoir débrouiller une situation que la loi n’avait pas prévue. Pour mettre fin aux violences, Clemenceau décide de mettre un terme aux inventaires des biens et laisse Briand faire voter les textes nécessaires pour que l’exercice du culte catholique soit garanti, les autres anciens cultes reconnus ayant accepté, eux, d’appliquer la loi. L’application libérale de la loi n’empêche pas Clemenceau de faire preuve de fermeté en expulsant, en décembre 1906, Mgr. Carlo Montagnini, convaincu d’être un agent de renseignement et d’influence, et qui était resté à Paris à la demande du Vatican après la rupture de 1904 pour garder les archives de l’ancienne nonciature.

Le clivage n’est donc pas entre combisme sectaire et antireligieux (alors que le combisme est spiritualiste et gallican… – il faudrait alors plutôt se référer à Maurice Allard, tenant, lui, comme Henry Bérenger, d’une séparation anti-religieuse), d’une part, et briandisme libéral et conciliateur de l’autre. Il est davantage entre d’un côté les partisans d’une séparation stricte et, donc, de l’autre, les nouveaux socialo-papalins. D’un côté ceux qui considèrent que la République n’a plus ni Dieu ni maître et qui entendent que l’Etat ne se mêle pas des affaires des cultes pourvu que leur exercice soit libre et respecte la loi et pourvu que les cultes ne se mêlent pas des affaires qui reviennent au corps politique – composé de citoyens, peu importe qu’ils soient ou non croyants – ; de l’autre ceux qui assignent à la religion un but social et politique, d’où l’idée de rétablir, maintenir ou établir un lien particulier avec les institutions religieuses, et qui voient dans le citoyen avant tout un croyant-électeur, ce qui explique que les élus ou ceux qui aspirent à le devenir, depuis quelques années et tous bords confondus, emploient toute leur énergie à assister à toutes les fêtes religieuses de tous les cultes susceptibles de leur apporter quelque soutien – ce qui est un geste de nature différente, on en conviendra, de celui consistant à dialoguer éventuellement avec les représentants des cultes, ce qui n’est nullement incompatible avec l’option républicaine.

Clemenceau, anticlérical et en rien antireligieux, avait sommé le président de la République, Raymond Poincaré, au lendemain de la Victoire, de ne pas se rendre au Te Deum organisé à Notre Dame de Paris, lui faisant valoir qu’il était le président de tous les Français et non des seuls catholiques – et il n’y avait pas que des catholiques dans les tranchées… Exigence qu’on trouvera peut-être aujourd’hui sévère mais qui marque bien, insistons-y, l’esprit républicain très bien résumé par Ferdinand Buisson :

« L’Etat ne connaît que des citoyens. Catholiques ou protestants, croyants ou athées, ils sont tous égaux en droit devant lui. Il n’a pas plus de faveur pour les uns que de rigueur pour les autres.
Que leur organisation religieuse soit fondée sur le régime monarchique ou sur le régime démocratique, il n’en a cure. Pourvu qu’ils ne troublent pas l’ordre public, tous ont la plénitude de la liberté d’action, d’association, de manifestation, de propagande, d’organisation.
Sans doute, c’est là une conception particulièrement déplaisante pour l’Eglise : n’être plus dans l’Etat qu’une association comme une autre, ni privilégiée ni persécutée ! C’est pourtant là qu’il faudra qu’elle en vienne, et sous peu.
Trouver une politique qui respecte la souveraineté nationale, qui maintienne la suprématie des pouvoirs civils et qui en même temps laisse les populations catholiques user comme elles l’entendront des églises, se soumettre aussi absolument que bon leur semblera à l’autorité de leurs pasteurs, pratiquer le culte à leur gré, non seulement sans vexations, mais sans contrôle et sans ingérence quelconque de la société civile : est-ce donc un problème insoluble ? »
 (Le Radical, 19 février 1907)

Samuël Tomei

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